Des mots sensuels...

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Nick & Co.

Chuchote-moi

L'apnée du désir (par Pascale Pujol)

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D'abord, peut-être, une main qui m'échappe et franchit enfin la distance entre nous, à la fois taboue et dérisoire. Elle cherche ses doigts, les effleure, m'échappe encore et se glisse entre la veste et la chemise pour caresser dans un mouvement fluide sa poitrine, son dos, ses fesses. Lui comme un arc tendu tout à coup contre moi, si fort et pourtant si doux, de quel bois cet homme est-il fait ? Le rempart de son corps me plaque contre le muret froid d'un quai, le parapet d'un pont, le dos rêche d'un banc qui me cisaille les reins. Je respire son odeur pour la première fois pendant que sa main retient mon visage contre sa poitrine, il souffle dans mes cheveux des mots que j'ai peur d'entendre mais que je veux emprisonner en cherchant ses lèvres. L'arc se plie pour s'ajuster à mon corps, en contenir chaque rondeur, en combler chaque creux, et au moment où ma langue trouve la sienne son sexe durcit contre mon ventre, comme une offrande, un gage, une évidence.

Il a soufflé Viens ! entre deux baisers, nous courrons vers le métro ou plutôt un taxi libre qui s'approche où je m'engouffre sans rien dire, le visage tourné vers la vitre tant l’inquiétude est forte. Le sent-il ? Car sa main cherche ma nuque et me ramène contre lui, sur son épaule, comme pour me protéger ; j'entends son cœur qui bat et ne veux rien en perdre. J'ai peur qu'il ne descende en route en laissant le taxi m'emporter loin de lui, me ramener chez moi, et chaque coup de frein, chaque feu rouge me brûle d'une douleur liquide. Mais quand la voiture s'arrête enfin il murmure à nouveau Viens en tatouant ce mot dans mon cou d’un baiser léger comme un nuage.

 

Je ne sais ni où nous sommes ni à quels amants nous empruntons cet immeuble bourgeois, cet escalier ciré au tapis qui étouffe nos pas, cette porte discrète qui s’ouvre dans la semi-pénombre d’un appartement déserté, d’un pied-à-terre anonyme, ou simplement d’une chambre louée à l’heure. Je ne vois que le lit blanc si large au milieu de la pièce, au bord duquel il s'assoit en m'attirant à lui. Ce sera donc là notre territoire, l’île rêvée dont je ne connais encore ni la géographie ni la langue. Une langue si précieuse et si rare qui ne se parle, je le sais déjà, que dans le creux des draps, ici ou dans un autre appartement déserté, un autre pied-à-terre anonyme, une autre chambre louée à l’heure.

 

Je suis pieds nus et tremble, bien droite face à lui et pourtant prête à rompre, alors que ses mains remontent doucement sur mes jambes. Quand sous ma jupe il devine la large bande de dentelle de mes bas, son regard se fait si amusé que je rougis de cette coquetterie de débutante. Il caresse sans hâte le haut de mes cuisses et, sans dégrafer ma jupe, fait glisser mon slip sans me toucher encore, et son geste si sûr ne révèle pas l’habitude de l’amant mais plutôt une élégance désuète, une attention particulière, une pudeur qui lui ressemble et dont je lui sais gré. Mes doigts défont, un à un, les boutons de sa chemise, puis les boutons de manchette qui tintent un instant dans ma main avant de tomber sur la moquette. Je libère ses poignets et en porte un à mes lèvres, à la recherche d’une veine bleue où le sang pulse. Mais le souvenir de son sexe dur contre mon ventre, sur ce quai, sur ce pont ou contre ce banc s’interpose alors et je le mords doucement pour museler mon désir qui gronde. Je veux : me faufiler sous sa peau, la tatouer de mon désir indélébile, marquer sa chair d’une cicatrice invisible qui brûle quand je m’éloigne et s’apaise quand je le touche.

 

Allongés sur le lit immense, nos mouvements se mêlent et nos souffles s’accordent en un baiser sans fin. Les mots qu’il murmure sont une dentelle arachnéenne sur ma peau nue pendant que, les yeux mi-clos, j’invoque le sortilège qui nous protège. Du bout des doigts et de la langue, j’ose écrire, enfin, mon amour et mon désir pour cet homme. Son corps pèse sur le mien, impatient peut-être, mais je sais qu'il peut encore se détourner de moi, qu'il a en lui la force d'aller si loin et de revenir indemne. Poser une main sur mon ventre en me disant Pardon, sceller mes larmes d'un dernier baiser et ramasser machinalement les boutons de manchette au pied du lit. Je ploie sous l'arc de son corps soudé au mien, cet instant suspendu où tout nous sépare encore avant qu’il ne bascule, très lentement ou plus violemment, dans mon ventre qui l’appelle.

 

Mais d’abord, d’abord, le regarder traverser le café où je l’attends ce soir, soutenir son regard et le faire sourire.

 

 

 

 

Après avoir posté ses tous premiers textes sur Short édition en 2012, Pascale vient de sortir son premier recueil de nouvelles en avril 2014 Fragments d'un texto amoureux chez l'éditeur belge Quadrature. Elle aime les ambiances sensuelles, les chassés croisés amoureux, et les histoires tout court.

Un autre de ses textes sur ce site.

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