Hammams (par Pascale Pujol)

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J’ai toujours aimé les hammams. L’odeur puissante d’eucalyptus, l’air humide et épais, presque ouaté, qui absorbe les sons et ralentit les gestes, la vapeur qui ruisselle doucement sur les murs de mosaïque, et surtout ce silence si étrange, terriblement sensuel, qui accompagne les mouvements et les contours indistincts des autres corps. Parfois, l’air est tellement chargé d’eau, la lumière tellement faible, que vous ne savez pas où vous installer quand vous entrez ; et puis une fois que votre regard s’est accommodé, le très léger clapotis de votre pas sur le sol inondé, et cette sensation tout à la fois brûlante et presque fraîche quand vous prenez place sur un banc de marbre. Peu à peu les poumons s’acclimatent à la vapeur moite et chaude qui les envahit, la respiration se ralentit, et à ce moment-là, oui, il est tellement agréable d’être nue ou simplement enveloppée dans un paréo léger qui ne couvre que le bas du corps, pour pouvoir contempler sans fin la goutte d’eau qui s’est formée sur votre gorge et qui descend lentement sur votre sein, en décrivant sa courbe douce jusqu’au téton.

Pour un peu, on se croirait dans un royaume de femmes, dans un gynécée. Tous les corps, d’une certaine manière, deviennent désirables, et la démarche majestueuse des reines de Saba fait oublier leurs seins trop lourds et leurs ventres fatigués d’avoir enfanté. Une plantureuse masseuse arabe, les yeux chargés de khôl et complétement nue, le pubis parfaitement glabre, arpente le lieu en matrone, chaussée de claquettes de piscine et armée du gant rugueux avec lequel elle vous étrille avec une force inouïe – et de ce rituel barbare on ressort la peau douce comme de la soie ou du velours, prête pour l’amour. Il faudrait inventer un lieu pour les amants, où, dans l’ombre d’une chambre fraîche, sous un dais ou derrière une moustiquaire, l’on viendrait se donner comme une favorite, le corps parfaitement lavé, gommé, épilé, parfumé et huilé, la pointe des seins durcie par un dernier bain froid.

 

C'était en Tunisie, dans un hammam quasiment traditionnel ; mais parce qu’il s’agissait d’un complexe hôtelier moyen de gamme, l’endroit était mixte et on y venait en maillot de bains. Les puristes n’y auraient évidemment pas trouvé pas leur compte – enfilade de salles chaudes de différentes températures, salle de massage, douches, vasques et tablettes de marbre pour la toilette ou l’épilation – mais les touristes, eux, pouvaient s’en satisfaire : l’endroit avait suffisamment de couleur locale pour une semaine de vacances à moins de cinq cents euros. Toutefois, l’un des intérêts du lieu était la piscine de marbre et de mosaïque, sombre et fraîche comme une grotte, où la moindre goutte d’eau, le moindre murmure rencontrait un profond écho. Par chance, je trouvai le lieu totalement vide quand je m’y aventurai en milieu d’après-midi : la plupart des vacanciers étaient en excursion dans quelque bus climatisé, au souk le plus proche ou en train de bronzer près de la piscine extérieure.

Après plusieurs passages dans la salle chaude je décidai de m’installer plus longuement dans la piscine. J’y restai un moment seule jusqu’à ce qu’un autre vacancier ait la même idée et nous partageâmes alors le lieu en respectant une sorte de périmètre de sécurité tacite, sans nous parler ni nous regarder. Et puis arriva un couple. L’homme était probablement tunisien, ou peut-être pas ; mais il était très brun et sa peau, même dans la faible lumière du lieu, semblait par contraste d’autant plus sombre que celle de sa compagne était parfaitement blanche, tellement blanche qu’elle en devenait malgré elle le point de mire de tous les regards. Pour une raison que je n’arrive toujours pas à préciser, j’eus tout de suite l’impression que ce couple ne se connaissait que depuis peu. Tout le temps que dura la scène que je m’apprête à raconter, ils ne se parlèrent pas, ou bien par quelques syllabes à peine chuchotées, par quelques timides sourires. Peut-être ne parlaient-ils pas la même langue et celle dans laquelle ils échangeaient ne leur permettait-elle pas d’exprimer facilement ce qu’ils auraient voulu ? Surtout, il me semblait que leurs gestes étaient trop lents ou trop hésitants pour être ceux d’un couple.

L’homme guida la femme sur le côté de la piscine, où un espace plus large était ménagé. Avec une lenteur étudiée dont je ne sus décrypter si elle était liée à la crainte de heurter la pudeur de sa compagne, à la nouveauté de son propre geste ou au contraire à une très grande habitude, l’homme entreprit de la déshabiller. Il n’ôta pas tout de suite son maillot une pièce mais il en descendit les bretelles et le roula par étapes, découvrant peu à peu la poitrine et le ventre de sa compagne, encore plus blancs si cela était possible que ses bras et ses cuisses. Un paréo léger en voile de coton remplaçait progressivement le maillot de bains ; et ce que je pris d'abord pour un tribu dérisoire à la pudeur se transforma peu à peu en accessoire hautement érotique. Allongée et lascive, la femme souleva pour finir doucement ses hanches pendant que l'homme plongeait ses mains sous le paréo pour retirer le maillot de bains. Elle était couverte, mais elle était nue. Le voile de coton, léger comme un mouchoir et complètement humide, épousait les courbes de ses larges hanches et de ses seins un peu lourds et dessinait parfaitement son sexe. L'homme entreprit alors de l'enduire de savon noir dans un geste qui disait plus la caresse et le désir que l’ablution. Souvent, une main disparaissait sous le paréo et il me semblait que la femme s'ouvrait peu à peu comme une corolle.

Il ne posa jamais ses lèvres sur elle et il n'y eut d’autre effleurement que celui des mains et du savon légèrement poisseux qui marquait la peau. Les mouvements de l'homme étaient déterminés, faussement pudiques mais d’une lenteur extrême et c’est cela sans doute qui focalisa mon attention et celle de l’autre observateur. De fait, nous ne pouvions détacher nos regards de cet étrange tableau qui fit monter en moi une sourde excitation, un désir sombre qui n’avait aucun objet mais qui, par le hasard de la situation, se heurtait au même désir sombre de l’inconnu dans la piscine – ce que me confirma un regard en coin échangé presque malgré moi avec cet homme. Comme si deux étrangers, condamnés à regarder un couple faire l’amour, étaient également pris du besoin irrépressible de faire l’amour ensemble sans toutefois éprouver le moindre désir l’un pour l’autre.

Nous étions devenu les voyeurs involontaires d’une curieuse scène érotique et il me semble que chacune de nos respirations était ralentie pour faire le moins de bruit possible, comme s’il importait que nous laissions à ce couple la plus parfaite intimité – à moins que nous ne ménagions ainsi notre position de voyeurs. Jamais leurs regards ne rencontrèrent les nôtres ou en tout cas le mien ; et l’homme continuait sans fin à savonner lentement les épaules, les bras, les seins et le ventre de sa compagne. Puis il rinçait le savon avec le paréo qu’il rafraichissait dans une petite cuvette métallique remplie d’eau.

Je tentai d’aligner les allers retours dans la piscine mais la taille de celle-ci rendait cette activité peu convaincante. Fallait-il partir ? Cela aurait rompu le sortilège, dérangé le couple, et peut-être aussi signifié une sorte de désaccord ou de pudibonderie que je répugnais à manifester, allez savoir pourquoi. Je pris alors la plus profonde inspiration possible et me laissai doucement couler au fond du bassin, une main emprisonnée entre mes cuisses brûlantes. Quand je remontai au bout d'un temps qui me sembla infini, après avoir longuement observé mes bulles glisser vers la surface, puis fermé les yeux pour mieux m’absorber dans mes rêveries aquatiques, j’étais à nouveau seule dans le hammam et une petite cuvette métallique flottait tout près de moi.

 
Après avoir posté ses tous premiers textes sur Short édition en 2012, Pascale vient de sortir son premier recueil de nouvelles (dont celle-ci) en avril 2014 chez l'éditeur belge Quadrature. Elle aime les ambiances sensuelles, les chassés croisés amoureux, et les histoires tout court.
Vous pouvez découvrir Fragments d'un texto amoureux par ici.
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